Déconstruction + Reconstruction – une plongée artistique au cœur de la mémoire
- Déconstructivisme : bousculer les conventions pour créer des ponts
- Un processus créatif entre chaos et cohérence
- Mémoire : des neurosciences à l’art
- Epilogue
DECONSTRUCTIVISME : BOUSCULER LES CONVENTIONS POUR CREER DES PONTS
J’explore à travers mon art les questions de mémoire individuelle et collective. Je déconstruis des matériaux porteurs d’histoire pour les transformer en une œuvre nouvelle, demeurant de facto liée au produit originel.
Cette démarche incarne la résilience et nous invite à repenser notre lien au passé, aux souvenirs, à la transmission transgénérationnelle et à la vérité.
Les pièces utilisées sont majoritairement des livres anciens et des timbres. J’emploie parfois des illustrations, des photographies et des objets divers comme dans « Hô », composée d’une plaque de fer rouillée et bleutée et d’un billet de banque vietnamien à l’effigie de Hô Chi Minh, le tout collé sur des pages de livre peintes.

« HÔ » – 40 x 40 cm – livre, métal rouillé et billet de banque collés sur toile – 2021 © Alexandre Grange
Le déconstructivisme, dont je m’inspire, est un mouvement artistique, qui doit son nom au courant littéraire de la « déconstruction » dont le philosophe Jacques Derrida fut le principal théoricien et défenseur. (source : Déconstructivisme — Wikipédia)
L’œuvre « Paper 04052021 » ci-dessous, s’inscrit d’une certaine manière et avec une touche d’humour dans ce courant.

« PAPER 04052021 » – 20 x 20 cm – Livres découpés et collés sur carton toilé – 2021 © Alexandre Grange
J’adopte cette approche dans le but de bousculer les conventions tout en cherchant à créer des ponts entre le passé et le présent, entre le détruit et le reconstruit, entre l’oubli et le souvenir, entre la vérité et l’interprétation.
UN PROCESSUS CREATIF ENTRE CHAOS ET COHERENCE
Mon père était un grand collectionneur de timbres. A sa mort, le destin de ses albums s’est immédiatement posé. L’idée qui s’est instillée fut d’intégrer ces petites oeuvres d’art à une oeuvre bien plus grande. Les livres viennent compléter les compositions et offrent aux tableaux une charge historique, culturelle et émotionnelle. Ils sont autant de symboles fragmentaires d’une mémoire réelle, fantasmée, parfois erronée, souvent idéalisée.
J’utilise ces objets que je déchire, que je peins et que je colle afin de créer des compositions souvent abstraites et chaotiques sur lesquelles il peut être difficile de focaliser son attention, brouillant ainsi la compréhension de l’oeuvre originelle. Chaque fragment porte en lui une partie du message à travers sa part d’histoire ; comme une bribe de récit que le spectateur cherchera peut-être à reconnecter à son tout. Le résultat final est une représentation des multiples collisions entre les sujets, les lieux, les époques, les idées, formant une mosaïque riche, complexe et simple à la fois.
Le processus de création suit toujours la même séquence : les livres et les timbres sont choisis pour leurs contenus, textures et/ou couleurs. Je peins ensuite les pages de livre, le plus souvent avec de l’acrylique, puis je les déchire en fragments avec l’intention délibérée de n’avoir ni découpes franches ni formes identiques, comme l’illustre « 56 », composition de 56 petits morceaux de papier, qui se fait l’écho du travail de l’artiste hongrois Simon Hantaï (certains y voient sa silhouette dans le dernier carré).

« 56 » – 22 x 24.5 cm – Papier collé sur carton, acrylique diluée à l’eau – 2022 © Alexandre Grange
J’assemble ensuite ces fragments par collage, la plupart du temps sur une toile ou un carton. Je laisse alors ma sensibilité artistique s’exprimer afin de transformer le chaos généré en une composition paradoxale, mélange de désordre et de cohérence, d’équilibre retrouvé et d’évocation de mouvement.
Le processus entier prend plusieurs mois pour les toiles de grand format, jalonné de pauses indispensables à la maturation créatrice. Le point final d’une création est une notion impossible à définir ou expliquer. C’est une question relevant d’une sensation, c’est quelque chose qui se joue dans les tripes et le cœur.
MEMOIRE : DES NEUROSCIENCES A L’ART
Déchirer des livres ou retirer des timbres d’une collection pour fabriquer une oeuvre d’art, c’est créer un lien intime entre l’objet et moi, un acte à la fois destructeur et libérateur. Les timbres, à travers les siècles, incarnent une part non négligeable de notre histoire collective. Les livres quant à eux, revêtent un pouvoir de fascination qui parfois menace les plus puissants, les poussant à les censurer, les interdire voire les détruire. Leur intégration dans les œuvres symbolise la complexité et l’interconnexion des récits humains, représentant l’idée que chaque fragment de notre histoire, personnelle et collective, fait partie d’un vaste dessein dont nous ne maîtrisons aucune des dimensions.

« Die Grünen Anarchist Brigaden » – 34 x 45 cm – Photographies collées sur papier kraft – 2016 © Alexandre
Devant de vieilles photos jaunies, je me suis souvent demandé qui étaient les gens ainsi figés ? Etaient-ils encore vivants ? Quelle fut leur histoire ? Qui se souvient d’eux ? Je n’ai reçu qu’une seule fois une réponse à cette question…
Alexandre Grange – 05.08.2024
En tant qu’artiste, je me questionne sur les questions liées à la mémoire et par conséquent à son berceau, notre cerveau. Des chercheurs de l’Université de Bâle ont démontré que trois groupes de neurones enregistrent un même évènement. Les trois variantes présentent des dynamiques différentes :
- une des copies est si faible que le cerveau ne peut pas y faire appel, mais avec le temps, les souvenirs qui y sont stockés deviennent de plus en plus forts ;
- un autre groupe de neurones stocke l’événement dans une copie très forte au début, mais qui s’affaiblit progressivement ; avec le temps, le cerveau ne peut plus faire appel à cette copie ;
- pour un troisième groupe, la copie créée reste stable. (source : Le Temps, 15.08.2024)
Nos souvenirs et récits sont autant d’infidélités faites à la vérité objective des événements passés. Ils ne sont ni complets, ni linéaires ; ils sont des bribes recomposées de manière désordonnée et influencées par les sensations et émotions que l’on ressent ou que l’on souhaite ressentir. Par ma démarche, j’ai l’ambition de matérialiser l’essence de ces infidélités.
Alexandre Grange – 05.08.2024
De la même manière que la mémoire se fragmente à travers les dysfonctionnements de notre cerveau, je déconstruis des objets artistiques pour représenter ces strates de souvenirs, certaines visibles, d’autres enfouies, mais toutes interconnectées.
Avec « Le violon », j’ai voulu dépeindre ces multiples couches d’informations et de souvenirs qui rendent leur mémorisation difficile et leur vérité incertaine.

« Le violon » – 101 x 152 cm – Papier et timbres collés sur carton, acrylique et Neocolor – 2023 © Alexandre Grange
La surface apparente de mon tableau évoque cette approximation mémorielle d’une peinture de Raoul Dufy, aux tonalités roses. A l’instar d’un « tiroir secret », cachée au cœur de ma création, une petite trappe discrète abrite le timbre de la fidèle reproduction du tableau de Dufy, comme profondément enfouie dans les méandres de notre cerveau.

Le Violon est une œuvre qui m’a profondément touchée. Cette pièce de grand format dans les tonalités roses m’a plongée dans un mélange de nostalgie et de lâcher-prise méditatif. La quantité de fragments collés est impressionnante et l’artiste a produit un travail remarquable de patience.
Une visiteuse de l’exposition « Explorations », Galerie La Belle Toile – Martigny, mars 2024
Notre capacité de mémorisation est parfois abimée, inexorablement et dramatiquement comme dans le cas des maladies dégénératives telles qu’Alzheimer. Parfois, ces défaillances ne sont que temporaires comme l’illustre le sentiment de « déjà-vu ».
Certaines recherches émettent l’hypothèse d’un manque de coordination entre différentes parties du cerveau. L’hippocampe, responsable notamment de la mémoire, et le cortex entorhinal, lié au sens de la familiarité, se désynchroniseraient très brièvement, juste assez pour engendrer un léger flottement. Ensemble, ils récupèrent des souvenirs tout en ajoutant en surimpression le sentiment de familiarité. Mais si ce dernier intervient sans récupération de souvenirs, alors surgit un déjà-vu. (source : Clément Poursain sur www.korii.slate.fr)
C’est ce type de déliquescence que j’ai voulu représenter avec « Amnésia ».

« Amnésia » – 24 x 30 cm – Papier découpé et collé – 2016 © Alexandre Grange
EPILOGUE
Je n’ai rien inventé ; je ne suis qu’un lointain et humble héritier des travaux de Jacques Derrida, redevable lui-même des recherches sur le langage de Sigmund Freud, qui faisait parler ses patients afin de trouver les indices révélant les origines de leurs troubles profondément enfouis dans leur inconscient.
Dans la déconstruction, Jacques Derrida a appliqué cette méthode d’analyse et d’interprétation du discours aux textes philosophiques pour faire ressortir les idées réprimées qui auraient pu contredire la cohérence du discours de l’auteur. Il cherchait dans les figures de rhétorique et les sujets évités, à montrer qu’aucune théorie n’est absolument cohérente, logique ou entière. Il s’agissait donc d’une approche qui visait à recomposer des œuvres littéraires, délivrées de l’emprise de l’auteur, selon une autre règle du jeu que celle qui les avait initialement produites. (source : Déconstructivisme — Wikipédia)
L’utilisation de la déconstruction et de la reconstruction pour créer de nouvelles œuvres d’art à partir de matériaux anciens est à la fois innovante, dérangeante, intelligente et dans tous les cas, sensible et poignante car s’inscrivant dans une démarche sincère d’introspection.
Un visiteur de l’exposition « Carte Blanche », La Belle Usine – Fully, octobre 2023
En cela, je me reconnais dans ma production artistique qui selon moi, relève de l’art, de la philosophie, de l’histoire et des sciences. Certains seront dérangés, bousculés, séduits, convertis. Mon seul espoir est de ne pas laisser indifférent et si possible de faire réfléchir sur notre nature propre, sur notre place et rôle dans l’espace-temps. En une seule formule : une invitation aux « Voyages »…


LEON Stéphanie
Intéressant de découvrir une part de l’univers de l’artiste
Antonio Ordonez
Je suis tout simplement séduit par la découverte de l’artiste que je ne connaissais point alors qu’il m’était pourtant connu. Transposer ainsi son approche de la déconstruction (du souvenir) pour en découvrir la (re)construction sous une enveloppe artistique sinon essentielle m’apparait d’une cohérence évidente. Je salue son travail d’introspection qui a vu l’éclosion d’un Artiste.